La branche musicale cachée

J'aime les machines et les instruments, vous l'aurez compris. Avec l'aide de Louis Manteau Guitars, je prépare la restauration et la transformation de ce qui était vendu pour un koto mais est en fait un guhzeng d'école de musique fabriqué à Taïwan. Allez savoir comment il s'est retrouvé par chez nous.

Mais je digresse. J'aime aussi beaucoup les gens qui ne semblent pas avoir compris qu'ils étaient censés choisir entre machines ou les instruments.

En cherchant des musicien·nes dans cette direction, je suis tombé sur une sorte de branche musicale cachée. Ou des branches musicales, plutôt. Pas un genre, pas une scène, même pas vraiment une famille. Plutôt des gens qui ont décidé que les frontières entre électronique, jazz, rock, musique contemporaine et instruments acoustiques étaient surtout pratiques pour ranger les disques.

Prenez Squarepusher : Tom Jenkinson programme des rythmes électroniques suffisamment complexes pour donner l'impression qu'une boîte à rythmes a développé un trouble obsessionnel autour des doubles croches. Puis il prend une basse électrique fretless et joue dessus avec une virtuosité venue du jazz fusion.

Alors c'est quoi ? De l'IDM ? De la jungle ? Du jazz fusion joué avec une boîte à rythmes devenue folle ? Oui.

C'est ce que j'adore chez Thylacine : des compositions largement construites et séquencées sur machines laissent de la place à des instruments réellement joués pendant le concert. Le musicien ne fait pas semblant de ne pas utiliser de machines, mais il est virtuose de plusieurs instruments à vent, à corde… Il n'est pas que saxophoniste, violoniste ou Elektronaute : il est musicien.

Clangphonics pousse ailleurs le même problème : prendre l'énergie et les structures répétitives de la techno et les confronter à l'instrumentarium d'un groupe de rock.

J'ai commencé à tirer sur le fil.

Mauvaise idée. Ou très bonne ?

Ce fil est très long, et je suis encore en train de déméler la pelote. C'est très agréable.

Quelques perles de « techno sans techno »

Cabaret Contemporain fait de la musique électronique avec piano, guitare, deux contrebasses et batterie. Instruments préparés, amplifiés et détournés produisent répétitions, pulsations et textures d'une musique de club. Ils ont en quelque sorte supprimé la boîte à rythmes mais conservé ce qu'elle nous avait appris.

Lucie Antunes, percussionniste française de formation classique, explore une frontière voisine entre percussions acoustiques, électronique et performance. La machine et l'instrument ne sont plus deux couches superposées mais les morceaux d'un même dispositif musical.

Et si la boîte à rythmes était humaine ?

DOMi & JD BECK font presque l'inverse de Squarepusher. Claviers et batterie produisent à deux une musique qui semble régulièrement avoir été programmée dans un séquenceur par quelqu'un ayant décidé que seize pas, c'était pour les lâches : breakbeat, jazz fusion, hip-hop, harmonies complexes et rythmes absurdes, mais réellement joués.

Squarepusher était un bassiste de jazz qui avait rencontré les machines. DOMi & JD BECK ressemblent parfois à des machines qui auraient rencontré le jazz.

Prenez un instrument accoustique et faites-lui des trucs.

Kelly Moran travaille notamment avec le piano préparé : objets entre les cordes, jeu instrumental, enregistrement, échantillonnage et transformations électroniques. Le piano devient percussion, générateur de textures et matière première pour la synthèse. Et malgré tout ce bricolage conceptuel, sa musique reste extrêmement mélodique. Expérimental ne veut pas forcément dire qu'il faut souffrir.

Colleen, alias Cécile Schott, est allée chercher la viole de gambe. Pincée, frottée, frappée, amplifiée et envoyée dans des traitements inspirés notamment du dub, elle devient basse, percussion, nappe ou motif répétitif. L'instrument ancien n'est pas là pour faire « ancien » : c'est simplement une machine à faire des sons qui existait avant l'électricité.

Une harpe et un synthétiseur modulaire entrent dans un bar

Nala Sinephro associe harpe, synthétiseur modulaire et jazz. Sa musique est plus contemplative, mais la rencontre est fascinante : temporalité humaine de la harpe et des instrumentistes d'un côté, répétitions électroniques parfaitement régulières de l'autre. Plutôt que d'effacer cette différence, elle en fait de la musique.

L'électronique n'est alors plus vraiment un genre.

C'est un instrument parmi les autres.

Quand le monde devient lui-même un instrument

Chassol filme et enregistre personnes, oiseaux, lieux, bruits et paroles, puis analyse leurs hauteurs et leurs rythmes pour les harmoniser. Une phrase parlée possède une mélodie, un événement possède un rythme : le réel contenait déjà de la musique, il fallait juste avoir l'idée saugrenue de lui mettre un piano autour.

Timothy Duval travaille autrement cette porosité : piano, électronique, enregistrements de terrain et voix participent de la même composition. L'environnement enregistré ne sert plus de décoration derrière la musique : il en devient un instrument et une mémoire.

Les machines viennent aussi de quelque part

En suivant cette branche, j'ai aussi rencontré des gens. Ça parait con, mais la musique est faite par des gens.

L'histoire populaire de la musique électronique expérimentale européenne a rendu extrêmement visibles quelques hommes blancs présentés comme des génies solitaires dialoguant avec leurs machines. Ils ont parfois produit une musique formidable. Le problème n'est pas qu'ils existent : le problème commence quand leur histoire devient l'histoire.

Jlin, femme noire venue de Gary et issue du footwork de Chicago, a poussé cette écriture rythmique jusqu'à la composition contemporaine. Dans son travail avec Third Coast Percussion, une musique développée avec les outils électroniques retourne vers de vrais percussionnistes. Qui imite qui ? Probablement plus personne.

Loraine James, artiste londonienne noire et queer, croise IDM, grime, jungle, R&B, UK garage et math-rock. Elle a aussi travaillé à partir de Julius Eastman, compositeur noir et gay longtemps marginalisé dans l'histoire de la musique contemporaine.

Ce n'est donc pas seulement une question de mettre davantage de diversité sur une affiche : des trajectoires différentes produisent des musiques différentes.

Parce qu'un instrument n'est pas neutre non plus

Une harpe, un synthétiseur modulaire, une MPC, une viole de gambe et un ordinateur ne tombent pas du ciel. Ils viennent avec un prix, une histoire, des lieux où l'on apprend à les utiliser et des institutions ou des communautés qui transmettent ces savoirs.

Le conservatoire, le club, le soundsystem, la rave, l'église, le studio et la chambre ne distribuent ni les mêmes instruments ni les mêmes connaissances. Ils ne produisent donc pas les mêmes musiques.

L'Rain, projet de Taja Cheek, rend cette circulation particulièrement difficile à démêler : guitare, voix, synthétiseurs, bandes, samples, improvisation et groupe vivant. L'enregistrement devient instrument, l'instrument devient sample et le groupe peut reconstruire le collage.

La frontière passe alors moins entre genres qu'entre jouer, enregistrer, transformer et rejouer.

Ma branche musicale cachée

Je n'ai évidemment pas découvert un genre musical secret.

Dommage, j'aurais pu lui donner un nom ridicule.

Squarepusher, Jlin, DOMi & JD BECK, Cabaret Contemporain, Kelly Moran, Colleen, Lucie Antunes, Nala Sinephro, Loraine James, L'Rain, Chassol, Duval Timothy, Thylacine ou Clangphonics ne constituent ni une école ni même une scène.

Mais je retrouve chez eux une même liberté :

l'instrument sert la musique, et non l'inverse.

Une boîte à rythmes peut apprendre quelque chose à un batteur. Le footwork peut devenir une partition pour percussionnistes. Une viole de gambe peut rencontrer le dub. Une harpe peut discuter avec un synthétiseur modulaire. Un groupe acoustique peut devenir une machine techno. Une voix parlée peut devenir une partition.

Ce qui m'intéresse là-dedans n'est finalement pas tellement le mélange des genres.

C'est le moment où quelqu'un regarde un instrument, une machine, une tradition ou une manière habituelle de faire et se demande :

« Pourquoi on serait obligé de s'en servir comme ça ? »

Je crois que j'ai trouvé ma branche musicale préférée.

Maintenant, il va falloir aller voir les gens qui vivent dedans. Attendez-vous donc à d'autres articles qui les présentent un peu plus en détails, avec des « choses » très agréables à écouter et découvrir. Enfin ; agréables, c'est vous qui direz.